Olympe de Gouges

« Je m’afflige de tout, je sais rire de même. Une mouche qui me pique sans que je m’y attende me contrarie ou me fait entrer dans une colère insupportable ; mais, préparée aux souffrances et aux événements, je suis plus constante et plus paisible que l’homme le plus flegmatique. Les petits chagrins me désolent, les grands maux me calment et me donnent du courage. Je suis pétrie de petits défauts, mais je possède de grandes vertus. Peu de personnes me connaissent à fond, peu sont en état de m’apprécier. On a eu différentes disputes sur mon compte. Les uns me voient d’une façon, chacun me juge différemment et je suis cependant toujours la même, ce n’est pas moi qui varie. Je ne puis sympathiser qu’avec des personnes véritablement honnêtes. J’abhorre les hommes faux, je déteste les méchants ; je fuis les fripons, je chasse les flatteurs ; on peut juger par-là que je suis souvent seule. Je ne m’ennuie pas avec moi-même, je ne crains pas la contagion. J’étais faite sans doute pour la société, je l’ai fuie de bonne heure, je l’ai quittée au brillant de ma jeunesse. On m’a dit souvent que j’avais été jolie ; je n’en sais rien, je n’ai jamais voulu le croire, puisque je faisais à la journée des toilettes éternelles pour m’embellir.

Je m’en amuse actuellement. Mes amis me reprochent trop de simplicité dans le commerce de la vie. Ils me disent sans cesse que je ne fais pas valoir mes talents : que lorsqu’on a commencé sa réputation dans la Littérature, on ne doit pas parler à tout le monde, qu’on ne doit ouvrir la bouche que pour dire des sentences, et observer le décorum d’un personnage important;

mettre dans ses conversations l’esprit le plus recherché, annoncer en tous lieux ce qu’on est, ne pas se rabaisser dans ses écrits, avoir la grandeur d’âme de savoir mépriser. Voilà de doctes préceptes, je l’avoue, mais que je ne puis suivre. Je sympathise en cela avec le fameux Despréaux. J’appelle un chat un chat, et C*... un fripon. Je me plains des méchants, parce que ne je sais pas leur nuire, ni m’en venger secrètement. Je plaisante sur moi et sur les autres, parce que je suis naturellement gaie. Je ris déjà de ce qui doit m’arriver, parce que je pense qu’il n’est pas nécessaire que je m’afflige. Je suis simple avec tout le monde, fière avec les Grands, parce que jamais les titres ni les honneurs n’ont pu m’éblouir. On ne s’aperçoit jamais dans mes discours que j’ai quelque prétention, à moins que je ne sois avec des personnes de l’Art. Je suis toujours à mille lieues de mon genre. Voilà le pédantisme qui m’accompagne, et quand je parviendrais à une célébrité que je ne puis espérer, on me verra toujours cette même simplicité que j’ai eue avant d’être Auteur. »

*Caron de Beaumarchais
Texte publié en 1788 dans la préface de la pièce de théâtre écrite en 1787 « Le Philosophe corrigé » Disponible dans «Les œuvres complètes d’Olympe de Gouges» – Tome IV chez Cocagne éditions. www.cocagne•editions.fr